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Walking u home

Amélie Bigard et Lena Long

Commissariat de Joséphine Dupuy Chavanat

24 mai - 17 juin 2023
81 boulevard Beaumarchais 75003 Paris

 

 

Joséphine Dupuy Chavanat : Vous êtes toutes deux des artistes du monde pré-adulte, d’une communauté de figures et d’objets qui oscillent entre l’intimité tendre et la machine à rêves que suscitent les industries culturelles et le capitalisme. Depuis des décennies, l’adolescence a été forgée par la consommation, qui a poussé les jeunes à constamment valoriser leur image et à opérer une scénarisation de soi. Lena, c’est plutôt par les objets de plaisirs instantanés et régressifs (comme des jeux, des écrans de téléphone, des images de pop-culture ou de junkfood) que tu as voulu générer de nouvelles mythologies et une iconographie issue de l’adolescence, pour montrer les effets que ces images peuvent avoir sur nos comportements et agir sur nos corps, tant dans la sphère sociale que dans la sphère intime. La peinture du fauteuil-brioche croqué à pleines dents intervient comme le symbole d’une image qui nous consomme et que l’on digère. Pour toi, ces images sont-elles censées projeter nos identités et nos désirs communs ?

 

Lena Long : Je me pose souvent la question de savoir par quels canaux de représentation les pouvoirs viennent modeler nos intimités et nos corps à nos fantasmes. Je pense que c’est principalement par l’image. Mon travail s’ancre dans l’étude des formes de domination et de leurs symboles. Il me tient à cœur d’ancrer mes œuvres dans un contexte domestique et de son imagerie. En effet, les films, les attractions et le merchandising hollywoodien forment des économies, des mentalités et des modes de vie qui fondent une civilisation mondiale des désirs, dictent les attitudes, orientent les choix et enracinent les préjugés. Leur enchevêtrement dans de nombreuses sphères sociales les intègre dans le royaume de l’habitude et du routinier. La compression du monde et l’intensification de la conscience comme un tout oblige - selon moi- à l’observation de la vie quotidienne pour en analyser la globalisation des habitus. Mon registre est celui de formes qui s’inscrivent dans le consumérisme, la technologie et l’imaginaire du quotidien.

 

JDC : En effet, il y a dans vos œuvres une volonté d’aller au-delà d’une description du monde tel qu’il est, avec la mise en scène d’objets archétypaux et de situations particulières. Vous allez plutôt chercher ce qu’il y a de sous-jacent, puiser ce qu’il y a de profond dans l’adolescence, qui est un âge de transition transcendé par les contradictions. Amélie, j’ai l’impression que tu représentes l’environnement de tes personnages pour révéler leurs états-d ‘âmes. L’addition des sentiments qui apparaissent -mélancolie, douceur, sororité...- construit au fur et à mesure une sorte de conscience de soi et de conscience d’une génération. 

 

JDC : Vous partez toutes deux de grands carnets, où sont répertoriés des images collectées, des situations qui se sont produites, des associations d’idées, des compositions particulières ou des assemblages de couleurs. Par ailleurs, vous maîtrisez, chacune à votre manière, le panneau de bois, Lena en le préparant avec du carbonate de calcium puis en y appliquant de l’huile sèche, à la manière de la fresque ; Amélie, en maîtrisant la technique de l’icône, qui consiste à graver le dessin sur du bois entoilé enduit de levkas[1], puis à peindre par l’aplat de couches successives, des teintes les plus foncées aux couleurs les plus claires. Cette confrontation que vous opérez entre des techniques picturales ancestrales et une iconographie empruntée à la culture populaire et à l’inépuisable source d’internet, font la force de votre travail. Qu’est-ce que le dialogue entre ces techniques picturales si rigoureuses et les représentations de ces figures ou objets disent de votre travail ?

 

Amélie Bigard : Ce sont dans les églises que j’ai admiré pour la première fois les icônes. C’est donc en dehors du cadre institutionnalisé des musées et des galeries que j’ai découvert, quand j’étais petite, ce qu’était l’art. J’ai très vite été émue devant cette imagerie religieuse. Je me suis interrogée sur son essence, sur sa technique, et c’est pour cela que j’ai voulu en faire l’apprentissage. Je me suis formée à la préparation du bois, puis à la gravure, à la peinture à l’œuf et au procédé pictural de montée en lumière, mais également à la perspective axonométrique et à la synthétisation des représentations. Je me retrouve dans la fausse simplicité de cette technique et l’impact donné aux personnages dont je veux parler par le dépouillement des clichés de ce qui fait une époque, comme les vêtements ou les marques par exemple.

 

LL : Au contraire, ce sont pour moi les images fabriquées par notre monde qui m’intéressent : la publicité, les emballages, le branding... comme les images orientent les choix et enracinent les préjugés, je me suis naturellement dirigée vers une peinture de l’image. La peinture figurative, à l’huile, et son accès culturellement plus aisé grâce à sa démocratisation me tiennent à cœur. J’ai la volonté de rendre cette pratique plus accessible et en faire un outil pour communiquer avec des publics moins sensibilisés aux formes artistiques. 

 

JDC : Vous collaborez pour la première fois ensemble, avec la création d’une maquette et d’une poupée, réalisée par Laurence Ruet. Les personnages de vos tableaux se sont extraits du plan bidimensionnel. Comment en êtes-vous venues à ces objets et quelles places ont-ils désormais dans votre travail ?

 

AB & LL : Nos pratiques de peintres s’affirment aussi avec un travail sur le support et avec une réflexion sur des gestes d’installation. Bien que de factures différentes, les tableaux et pièces en volume appartiendront au même registre que celui des autres œuvres. Nous aimerions que tableaux et maquettes se répondent comme une pièce de théâtre immobile. En tant que peintres, nous considérons ces gestes d’installation comme des gestes de peinture.

 

JDC : Walking u home ! Cette injonction ambigüe oscille entre la proposition angoissante d’un homme aux mauvaises attentions, et l’attitude rassurante des femmes entre elles, marqueur d’une sororité sécurisante. Le titre de l’exposition rappelle que l’espace public est inégalement partagé entre les filles et les garçons, de la cour de récréation aux rames de métro. Mais dans le tumulte des images et des représentations des corps que porte votre génération, j’ai été apaisée de contempler chez vous une approche intime et douce de l’adolescence. Pégase est désormais au repos, après des siècles d’aventures célestes et d’énergie au combat. Le jeune homme au pantalon orange rêve, un avion en papier dans la main. J’ai voulu initier cette conversation entre vos deux univers parce qu’ils puisent dans une même force insouciante. Que pensez-vous de ce dialogue, et que vous inspire les œuvres de l’autre ?

 

AB & LL : Nous croyons l’une comme l’autre que nous n’avons pas d’approche « douce » de l’adolescence. Ce qui nous intéresse, c’est une tendresse pour nos sujets et une tendresse dans la façon de peindre. Mais cette période de la vie incarne aussi le seuil des violences - psychiques, économiques, sociales. Nous avons de vifs intérêts et des motifs communs que l’on traite très différemment, en se raccrochant à une histoire de la peinture et à diverses sources d’inspiration. Ayant grandies côté à côté, dans nos vies comme dans nos pratiques, nous avons des expériences qui se rejoignent et qui se retrouvent dans nos peintures, chacune avec sa retranscription propre.

 

[1] Le levkas est le nom usuel donné à l'enduit blanc du fond de l'icône composé de blanc de Meudon, de Troyes ou d'Espagne mélangé à de la colle sur lequel les couleurs offriront leur meilleure transparence.

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